Pedro de Ayala – Sa lettre chiffrée de 1498 enfin décodée
Adrian William Jaime, Valeria Tapia Cruz et Mairi Cowan, 3 chercheurs de l’Université de Toronto, viennent de boucler le déchiffrement complet d’une lettre que personne n’avait jamais réussi à lire en entier depuis sa redécouverte en 1860. C’est
Bruce Schneier qui relaye l’info sur son blog
, et c’est pil poil une histoire qui prouve que l’infosec ne date pas d’hier.
La lettre fait 11 pages, elle a été écrite à Londres le 25 juillet 1498 par Pedro de Ayala, un noble de Tolède en mission diplomatique en Angleterre pour le compte de Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille.
Pour empêcher les rivaux de la lire si jamais elle se faisait intercepter en chemin, Ayala a alors chiffré une partie du texte avec un système de symboles maison où, vice ultime du gars, plusieurs symboles différents pouvaient représenter la même lettre.
Première page de la lettre
Par conséquent, la table de fréquences classique, celle qui marche sur les chiffres mono-alphabétiques basiques, ne donnait donc rien de propre. Voilà pourquoi la chose a tenu 165 ans face à des historiens qui s’y cassaient les dents les uns après les autres.
Mais notre petite équipe de Toronto a fini par reconstruire la clé entière, symbole par symbole, et a publié la transcription complète dans
Renaissance Studies
en libre accès.
Et faut dire qu’une fois le texte en clair, le contenu vaut largement le travail !
En effet, Pedro de Ayala fait à ses souverains un brief politique cash sur l’état de la Grande-Bretagne. Sur Jacques IV d’Écosse, il balance que le mec parle latin, français, allemand, flamand, italien, espagnol et probablement gaélique, qu’il décrit comme « une langue que les sauvages parlent dans une certaine partie de son royaume ». Charmant.
Sur les Écossaises, c’est encore mieux : « Les femmes sont très courtoises à l’extrême. Je dis cela parce qu’elles sont très audacieuses. Elles sont les gouvernantes absolues de leurs maisons. »
Et sur Henri VII d’Angleterre, l’envoyé espagnol ne mâche pas ses mots : « Il n’est pas aimé du tout, la reine en revanche est beaucoup aimée parce qu’elle peut faire peu. ». Avec ce qu’il balance, je comprends que ce diplomate ait bien bossé son chiffrement.

Pedro, à fond dans le chiffrement !
Le bonus historique, c’est que la lettre confirme aussi le voyage transatlantique de Jean Cabot l’année précédente, avec une remarque assez piquante adressée à Ferdinand et Isabelle : « ce qu’ils ont trouvé ou cherchent est ce que Vos Altesses possèdent. » Traduction polie : les Anglais sont en train de venir mettre les pieds dans votre pré carré américain.
La lettre originale, numérisée, est consultable directement dans les
archives espagnoles
si vous voulez voir à quoi ressemble du chiffrement diplomatique fait main au XVe siècle.
Le truc qui me fait marrer dans cette affaire, c’est de réaliser que les principes du chiffrement par homophones, le fait d’utiliser plusieurs symboles pour la même lettre afin d’aplatir la fréquence d’apparition, ce sont exactement les bases sur lesquelles ont été pensées plus tard les machines comme Enigma.
Pedro de Ayala, en 1498, faisait déjà sans le savoir un peu de cryptanalyse-resistant design. Et 5 siècles plus tard, il aura fallu trois universitaires et probablement des outils informatique que lui n’aurait jamais pu imaginer pour casser sa petite combine.
Trop fort Pedro !!
Source :
Medievalists.net

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