Kenneth Reitz – Quand le libre te bouffe
Kenneth Reitz, si vous ne le connaissez pas, c’est le gars qui se trouve derrière
Requests
, la librairie HTTP Python la plus téléchargée au monde. Ce projet a généré des milliards de downloads sur PyPI et aujourd’hui, Kenneth a publié
un post de blog
qui devrait, je pense, être lu par tous ceux qui donnent de leur temps sur Internet.
Le titre qu’il a choisi résume tout, je trouve : “Open Source Gave Me Everything Until I Had Nothing Left to Give.” En gros, le libre lui a tout apporté… jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à donner.
Le parcours de Kenneth, c’est celui d’un mec qui a planté ses études (1,14 de moyenne, excusez du peu !), qui ensuite a bossé chez McDo, et qui finalement a trouvé dans le code libre la validation que personne ne lui donnait. Pour lui, chaque étoile GitHub, c’était quelqu’un qui finalement lui disait : “Tu existes et ce que tu fais a de la valeur.“
Alors quand Requests a explosé, Kenneth a “fusionné” avec son projet. Le mainteneur et sa lib Python sont en quelque sorte devenus une seule entité.
Et ça c’est pas bon car quand votre identité repose uniquement sur votre projet, chaque critique devient personnelle, chaque bug report vous ronge, et surtout, y’a plus aucune soupape de décompression. C’est ce qu’il appelle dans son post le “design flaw”. Et le plus dingue, c’est que cette immense pression qu’il ressentait lui était en grande majorité infligée par lui-même. En fait, personne ne le forçait. Il s’est juste consumé tout seul, pendant que ses collègues et ses amis saluaient sa productivité “impressionnante” !

Kenneth Reitz
L’histoire pourrait s’arrêter là, mais derrière, en coulisse, et sans qu’il le sache, un trouble bipolaire non diagnostiqué le rongeait. Il a subi à différentes reprises des épisodes maniaques, dont un lors d’une conférence en Suède, et un autre qui l’a mis à l’hôpital durant 12 jours. L’intensité de cet homme lui permettait de coder des choses brillantes mais provoquait chez lui des crises psychiatriques de plus en plus nombreuses. Un moteur en surchauffe qui faisait autant de dégâts que de jolies contributions au monde de l’open source.
Vous vous en doutez, j’ai vu un parallèle assez flagrant avec mon activité et ce que je ressens depuis un bon moment. Je n’ai pas ce type de troubles, certes, mais la pression auto-infligée est bien là, et j’avoue que c’est quasi impossible de ne pas succomber à cette fusion avec son “projet”… donc oui, je peux dire que je vois trèèès bien de quoi parle Kenneth.
Et même si, contrairement à lui, j’ai appris à dire non, ce n’est pas facile de ne pas se laisser bouffer par ceux qui pensent que tout leur est dû (parce que oui, y’a malheureusement cette mentalité du”tu donnes, c’est sympa, du coup on va tout te prendre !“).
Tout ceci reste une drogue, une vaine recherche de cette foutue validation qu’on n’a jamais réussi à vraiment obtenir plus jeune d’un père ou d’une mère. On doit être des millions comme ça et le gros problème, c’est que toute cette intensité, c’est hyper destructeur et le moindre petit grain de sable peut tout faire dérailler. Et pourtant, même à genoux, on continue quand même… Allez savoir pourquoi.
Et ce que dit aussi Kenneth, et que j’élargirais au-delà de la sphère open source, à tous ceux qui partagent des choses en ligne, que ce soient les blogueurs, les vidéastes, les podcasteurs ou les mainteneurs de code, c’est simple : Séparez votre identité de votre projet. Moi j’y arrive pas encore, ça me semble impossible mais ça a vraiment l’air d’être la seule voie possible. Et surtout, votre sécurité financière ne devrait jamais dépendre de la bienveillance de votre communauté. Parce que la gentillesse et la reconnaissance des gens, c’est cool mais ça ne paie pas le loyer.
À la fin de son texte, Kenneth écrit un truc qui franchement me déchire le cœur.
Il dit : “Je ne sais pas si je le referai.”
Ce gars doit tout à l’open source et l’open source lui doit aussi beaucoup, et en arriver à lâcher ça, ça montre quand même la souffrance qu’il éprouve. Force à lui, franchement !
Bref, allez lire ce texte parce que je pense que c’est important ! Et c’est pas juste pour les devs, ou pour tous ceux qui donnent leur vie à Internet en quelque sorte.
Non, c’est aussi pour tous ceux qui consomment tout cela sans y penser.

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